PROVIDENCE d’Alain RESNAIS (1977)

À y regarder de plus près, Alain Resnais n’a jamais cessé de s’intéresser à la mécanique du cerveau. Tout son cinéma tourne autour de ce thème ; depuis Hiroshima mon amour, formalisation de l’idée-même de mémoire, jusqu’à son dernier film Les Herbes folles qui, comme son titre l’indique, arpente les sentiers de la folie. De ce fait, on pourrait facilement qualifier Resnais de cinéaste « cérébral », au sens propre comme au figuré. Il faut bien l’avouer, en choisissant le terrain de l’expérimentation, Resnais a quelque peu tourné le dos au grand public. En 1978, nous sommes encore en période pré-JaBac (l’association du réalisateur avec Bacri et Jaoui aboutissant à des œuvres plus populaires dans les années 90 comme On connaît la chanson) et pourtant, Providence crée la surprise. Le temps d’un film, le public ne boude plus Resnais. Son succès se soldera même d’une pluie de César (sept au total).

Je ne m’explique toujours pas cette exception car, bien que de langue anglaise, Providence a tout du film resnaisien par excellence (à mes yeux il est d’ailleurs le plus abouti de son auteur sur la période 1970-80). Cette fois-ci, Resnais traite d’une partie du cerveau qui, chez lui tout particulièrement, a toujours fait preuve d’effervescence. Et pour cause, il s’agit de la création mentale, autrement dit de « l’imagination ». Resnais l’expérimentateur a pour l’occasion choisi comme cobaye un écrivain. Son nom ? Clive Langham. Âgé, alcoolique, reclus dans une vieille bâtisse, il en vient un soir de pluie à imaginer une nouvelle histoire. Un soldat, Kevin, tue lors d’un ratissage un homme âgé. Lors de son procès dirigé d’une main de fer par un procureur prénommé Claude, il atteste que le vieillard était en pleine mutation : il se changeait en loup-garou et l’avait supplié de l’abattre. Kevin arrive à convaincre les membres du jury et gagne son procès. Fascinée par le personnage, la femme de Claude, Sonia, se rapproche de plus en plus de lui…

L’histoire ainsi racontée peut sembler classique. Le mode de narration choisi par Resnais la rend pourtant unique. Et pour cause, le cinéaste mêle continuellement la réalité dans laquelle vit Clive à la fiction qu’il met lui même en scène. Resnais profite de tout ce qu’il a à sa disposition pour croiser les mondes. Le montage, le son, la lumière, les décors : tout n’est que matière à déstructuration et devient passerelle entre rêve et réalité. La voix-off se charge de nous guider dans un monde parallèle qui, au fur et à mesure, se décrédibilise et laisse entrevoir les ficelles d’un labyrinthe mental. La cause en est que Clive s’enivre de Chablis. Les bouteilles et les masques tombent : on finit par comprendre que les personnages inventés par l’auteur sont tous très largement inspirés de sa propre réalité. Claude est son fils légitime, Kevin son fils illégitime et Sonia sa belle-fille. Reste à évoquer Helen, son épouse qui s’est donnée la mort il y a des années de cela, et qui réapparait dans son histoire sous les traits de la vieille maitresse de Claude.

L’univers recréé par Clive est aussi fascinant que mystérieux. Les décors se désaccordent : on passe sans transition de la mer à la campagne. Pourtant, au loin, retentissent dans un paysage comme dans l’autre les bombardements d’une guerre sans nom. L’auteur s’embrouille, se trompe dans les dialogues, fait jouer des scènes à ses personnages puis les retire et les remplace par d’autres. Nous sommes en plein « brouillon », ensevelis sous les bouteilles de vin. Les personnages boivent autant que l’auteur à la différence qu’eux demeurent éternellement sobres. Mine de rien, Providence ne manque pas d’humour. Resnais multiplie les situations cocasses, à l’image du footballeur, personnage mystère qui échappe complètement à l’emprise de l’écrivain au point d’apparaître toujours de façon impromptue.

Soudain, tout redevient normal. Resnais avait démarré son film sur de lents travellings, s’introduisant dans la demeure de Clive (qui a d’ailleurs pour nom « Providence ») de la même manière qu’Orson Welles lorsqu’il dévoilait Xanadu dans Citizen Kane. Providence présente d’ailleurs d’autres similitudes avec le chef d’œuvre en question, comme la voix-off qui demeure omniprésente sur toute la longueur du récit. Lors des quinze dernières minutes du film,  nous passons de l’univers de Welles à celui de Renoir. La lumière du soleil devient presque aveuglante. Voici que les véritables enfants de Clive viennent à sa rencontre pour lui souhaiter un bon anniversaire façon « partie de campagne ». La vie reprend son cours et les situations se normalisent. Tout est convenu, nous sommes désormais en famille. L’imagination de Clive n’est pas un échappatoire, c’est simplement le miroir déformant de sa propre vie. La seule issue demeurera à jamais la mort. Ainsi s’achève Providence, dissection à cœur ouvert d’un autre Rosebud.

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PROVIDENCE (Fr.-Suisse, 1977) R. : Alain Resnais, Sc. : David Mercer ; Ph. : Ricardo Aronovich ; M. : Miklós Rózsa ; Int. : Dirk Bogarde (Claude Langham), Ellen Burstyn (Sonia Langham), John Gielgud (Clive Langham), David Warner (Kevin Langham / Kevin Woodford), Elaine Stritch (Helen Wiener). Couleurs, 110mn.

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Un commentaire sur “PROVIDENCE d’Alain RESNAIS (1977)”

  1. Bonjour,

    Une version restaurée de PROVIDENCE est enfin disponible en dvd, avec en prime une morceau de la pellicule 35mm du film !!

    Belle journée à vous !
    Laura


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