TETRO de Francis Ford COPPOLA (2009)

J’ai loupé la projection de Tetro à Cannes et n’ai pas saisi l’occasion de me rattraper en juin dernier lors de la reprise de la Quinzaine des Réalisateurs au Forum des Halles. Cette semaine enfin, l’erreur a été réparée. Finalement, le film ne pouvait pas m’être mieux introduit : mardi soir, Francis Coppola était venu en personne à l’UGC des Halles pour présenter son dernier film en avant-première.

À Cannes, quelques connaissances qui ont eu la chance de voir le film m’en avaient rapporté de très mauvaises impressions. Je ne me l’explique pas. Peut-être était-ce dû à l’euphorie qui parfois nous aveugle en de telles circonstances. Toujours est-il que Tetro m’est apparu comme une œuvre importante.

J’avais été très peu enthousiaste lors de la sortie de L’Homme sans âge, défini par Coppola comme le premier film de sa « seconde carrière » (pour reprendre ses termes exacts). À mes yeux, ce n’était rien de plus qu’une expérimentation en roue libre dépouillée de tout précepte narratif. Bref, le caprice d’un artiste engoncé dans un système qui ne lui convient pas. On pardonnera à Coppola ces écarts de conduite une fois devant Tetro, pourtant réalisé dans le même esprit d’anticonformisme. Ce qui fait la différence cette fois, c’est le sens de la mesure et de l’équilibre inhérent à tout grand film. Son précédent, lui, en était manifestement dépourvu.

Bennie (Alden Ehrenreich, une révélation), jeune homme à l’aube de ses 18 ans, débarque à La Boca, en Argentine, pour retrouver son frère Angie, alias Tetro (Vincent Gallo). Ce dernier a fui sa famille il y a des années de cela, tout en tirant un trait sur une carrière d’écrivain qui s’annonçait pourtant brillante. Les retrouvailles entre les deux frères rouvriront les plaies d’un passé douloureux : un père despotique, une carrière brisée, une jeunesse dérobée…

Lorsque Coppola posait sa caméra en Roumanie pour tourner L’Homme sans âge, il avait en tête d’adopter le mode de création propre aux auteurs européens des années 60. À la manière d’un Godard, il a choisi de conférer un maximum de crédit à la forme même du film à défaut d’une solide cohérence narrative. L’Homme sans âge souffre d’un anachronisme invraisemblable. C’est un film rêvé par son auteur, et pourtant malade au plus haut point. Mais Coppola n’est pas défaitiste et poursuit avec Tetro sa quête du cinéma libre tel qu’on le faisait autrefois. Nous ne sommes plus en Roumanie mais en Argentine. Plus précisément à La Boca, communauté des environs de Buenos Aires réputée pour ses artistes et ses valeurs inhérentes à la communauté immigrante italienne. On sait que la question des origines et de la famille en général tient à cœur à Coppola qui a entre autre développé le sujet dans sa trilogie du Parrain. Tetro, par ce biais, gagne une dimension autobiographique. Le choix du pays tient également à ce que le film puise essentiellement son inspiration dans la culture latine. Et pour cause, Tetro fait référence à deux artistes latins, deux modèles en matière de liberté cinématographique.

Le premier cinéaste en question est un contemporain : il s’agit de Pedro Almodovar. On pense à Tout sur ma mère et surtout à Volver, des films dont le sujet principal est également la famille. Une famille qui cache une vérité, qui elle même a entrainé un trauma. La différence entre le traitement du cinéaste espagnol et celui de Coppola repose majoritairement sur le sexe de leurs personnages : des femmes chez l’un, des hommes chez l’autre. Volver est un film d’extériorisation des sentiments, Tetro à l’inverse les intériorise. Vincent Gallo joue un personnage secret. C’est par le biais d’un décryptage de roman que son frère entreprend de connaître la vérité. Le dialogue n’est plus un recourt, l’occasion alors pour Coppola de mettre en place un ballet de mouvements. Ses personnages sont des figures, comme dans Les Contes d’Hoffman de Powell et Pressburger cité directement dans le film. Ils se meuvent dans des cadres codifiés où seule la mise en scène est apte à dévoiler des indices. Nous sommes dans l’univers d’un marionnettiste. L’actrice Carmen Maura qui interprète le rôle mystérieux d’Alone, la critique d’art, débarque tout droit de l’univers coloré d’Almodovar. Son accoutrement que l’on devine haut en couleur malgré le noir et blanc ambiant appuie un peu plus le clin d’œil au maître espagnol.

Le deuxième artiste auquel fait référence Tetro est latin lui aussi, même si sa langue n’est pas l’espagnol. Il s’agit de Federico Fellini. Autant la narration de L’Homme sans âge faisait penser aux cinéastes de la Nouvelle Vague française, autant celle de Tetro s’en réfère aux codes allusifs dont était friand le cinéaste italien. On l’a dit, le film ne s’attarde pas sur de longs discours. Coppola préfère montrer et suggérer plutôt que de dévoiler par la parole. Le film démarre sur un gros plan de Vincent Gallo observant des moucherons gravitant autour d’une ampoule. Le ton est donné, il restera onirique de bout en bout. Tetro exploite beaucoup de thèmes dont un, majeur, est biographique vis-à-vis de Coppola, et justement l’était aussi pour Fellini. Il s’agit de la quête de la célébrité, et conjointement de la réussite de « l’œuvre ultime ». Un désir qui derrière bon nombre d’illusions cache un fléau. Le personnage de Tetro est hanté par ces questions, étant lui-même un artiste répudié. À la fin du film, Coppola met son personnage au pied du mur quant à sa destinée lors d’un face à face on-ne-peut plus fellinien avec Carmen Maura. On pense beaucoup à la séquence de La Dolce Vita où une communauté de people jouent à cache-cache dans un château. De même qu’on se remémore le paysage futuriste du film commandé par Mastroianni dans Huit et demi, lors de l’ultime scène sur la route où les phares des voitures constituent l’unique éclairage autour de Tetro et de son frère Bennie.

On pourrait décortiquer Tetro sur des pages et des pages tant le film regorge d’idées de mise en scène et de thèmes tous plus profonds les uns que les autres. J’ai pourtant peur de ce que la critique lui réserve pour sa sortie en décembre prochain. L’Homme sans âge avait déplu, entre autres, à cause du narcissisme emphatique dont il faisait preuve. En un sens, Tetro embrasse la même veine. Mais cette fois, Coppola a su trouver un véritable équilibre. Certes, se comparer à Fellini c’est ambitieux, on le reprocherait d’ailleurs à beaucoup de cinéastes. On n’en fera pas cas pour Coppola. Entre génies, ils peuvent bien s’entendre.

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TETRO (USA-It.-Esp.-Argentine, 2009) R., Sc. : Francis Ford Coppola ; Ph. : Mihai Malaimare Jr. ; M. : Osvaldo Golijov ; Int. : Vincent Gallo (Angelo / Tetro), Maribel Verdú (Miranda), Alden Ehrenreich (Bennie), Klaus Maria Brandauer (Carlo), Carmen Maura (Alone), Rodrigo De la Serna (Jose). Noir & blanc, 127mn.

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2 commentaires sur “TETRO de Francis Ford COPPOLA (2009)”

  1. Coucou cher Vincent,

    Merci pour ce chouette papier !

    Je redoute comme vous que la critique passe à côté de cette immense film qu’est Tetro… pour les mêmes raisons que vous êtes passé à côté de L’Homme sans âge. Quand les principes narratifs sont trop complexes, le public décroche. Ici, dans Tetro, la simplicité est un leurre et on se retrouve des semaines plus tard à continuer le puzzle et à s’en trouver tout surpris.

    Du côté des influences, je vous recommande les cinémas de l’Est: les deux derniers Coppola y prennent beaucoup plus, et de façon plus avouée, qu’aux Espagnols que Coppola ne regarde pas (de son propre aveu). Sans Eisenstein, vous n’avez pas Buñuel , et sans Skolimovski, pas d’Almodovar.

    Mais surtout, il faudrait citer une influence présente depuis le début du travail de Coppola : le théâtre. Et en particulier le théâtre new-yorkais. Pas tellement la Méthode, l’Actor’s Studio et tout ça. Plutôt cette capacité à monter une pièce dont l’encre est encore fraîche, à envoyer sur une scène nationale des jeunes gens pour lesquels on aurait tendance à chercher un baby-sitter, et à considérer qu’avec trois bonshommes, deux nanas et quatre chaises, on a largement de quoi monter un spectacle. Si on veut, on est un peu obligés de penser à « Mort d’un commis voyageur », à Henry Miller et à Tennessee Williams.

    Pour mémoire, Coppola emploie depuis toujours des comédiens de théâtre pour « filer » ses scénarios et les voir s’incarner sur scène avant même de commencer son casting. C’est également au théâtre, classique ou cabaret, qu’il exerce l’un de ses dons les plus frappants : dénicheur de jeunes talents. Le théâtre américain, il connaît par coeur.

    J’adore Tetro parce qu’il incarne le ‘lâcher-prise ». Coppola s’est fait plaisir avec toutes les formes d’expérimentation narrative et il propose ce petit opus, apparemment sans forcer. Sauf qu’il faut trente ans de bouteille pour arriver à cette simplicité-là. Si je pouvais payer vos lecteurs pour qu’ils aillent voir ce film, je n’hésiterais pas.

    Bref, contente que ce film vous ait autant plu qu’à moi.
    Je vous fais toutes mes amitiés,
    A bientôt j’espère,

    Claire

  2. Comme toi j’ai adoré et je ne comprends pas bien tous les bémols mis à ce film qui me paraît grandiose et impressionnant. Si ça te dit jette unoeil à ma critique.
    Cheers
    V.


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