SAMSON & DELILAH de Warwick THORNTON (2009)

Comparer les différentes productions d’un même pays peut être à même de révéler ses obsessions les plus profondes. Ainsi, le cinéma australien se tourne inlassablement vers ses origines, plaçant les aborigènes et leur héritage au premier plan des récits. La culpabilité ambiante est massive, incomparable à celle des États-Unis envers ses indiens. Deux films diamétralement opposés sur un plan formel, tels que le blockbuster Australia de Baz Luhrmann et ce plus modeste Samson & Delilah signé Warwick Thornton, peuvent ainsi se retrouver sur les mêmes bases éthiques. Pourtant, à la différence du réalisateur de Moulin rouge, Thornton, lauréat de la caméra d’or à Cannes en mai dernier, est lui-même aborigène. Cela aurait pu expliquer une éventuelle fougue assassine. Il n’en est rien.

Ses jeunes héros, Samson et Delilah, n’ont pas grand chose en commun avec les personnages bibliques du même nom. Ils vivent en plein désert, dans une réserve aborigène coupée du monde où les jours se suivent et se ressemblent. Samson se réveille en humant du pétrole dans une boite de conserve puis déambule dans les rues en quémandant de la nourriture ici et là. Entre deux rêveries, il taquine Delilah, trop occupée à ses tâches personnelles pour s’en soucier. Elle prend soin de Nana, sa grand-mère, et peint à ses cotés des toiles traditionnelles qu’elle fournit à l’épicier du coin en échange de maigres provisions. Mais voilà qu’un matin tout bascule. Nana ne se réveille pas, elle est morte pendant la nuit. Delilah est battue par les femmes de la communauté qui lui reprochent à tort son manque d’attention. Samson, qui de son côté s’est brouillé avec son frère, profite de l’occasion pour emmener Delilah loin du désert, vers la ville.

La grande force de Warwick Thornton est d’avoir su s’abstenir de tout misérabilisme. Son constat quant à la situation actuelle des aborigènes en Australie est vif et intelligent, construit sur des bases certainement personnelles mais également ethnologiques. La parole est quasiment absente du film, ce qui non seulement est une prouesse, mais aussi une porte ouverte à l’interprétation. En guise de deuil, Delilah se coupe les cheveux (ce qui, soit dit en passant, est le seul rapprochement concret  qu’on puisse faire avec la Bible), Samson, lui, creuse dans le sable une baignoire avant de se délecter dans une eau purificatrice, puis part à la chasse aux kangourous avec pour seul but d’impressionner sa belle. Le film s’élève dans ces modestes scènes hors du temps, qui proposent une relecture des traditions aborigènes. Dénuant son film de dialogues, mais non de son, Warwick Thornton fait de Samson & Delilah une œuvre universelle telle qu’on pouvait en voir au temps du muet. Seuls les mouvements de caméra et les expressions des personnages sont aptes à faire naître du sens. De ce fait, toute émotion ressort à l’état brut.

Les personnages n’en sont pas moins contemporains, bien au contraire. Ils vivent en plein désert, sans être ignorants de la société qui s’agite à quelques kilomètres d’eux. La musique est une passerelle qui leur permet de s’évader. Allongé sur son matelas, Samson écoute du rock à la radio tandis que chaque soir, Delilah se glisse dans l’unique voiture de la réserve pour toujours y écouter la même mélodie hispanique, enregistrée sur cassette audio. Les deux personnages sont des reclus, incompris, tous deux brimés injustement par leur communauté. Un point commun qui malgré les multiples différends qui les séparent en vient à les rapprocher. La mise en scène exploite intelligemment ces effets, à l’image de la séquence du coup de foudre de Delilah pour Samson. À la tombée de la nuit, la jeune fille écoute sa musique dans la voiture. Samson, sans prévenir, déboule sur une terrasse alentour, branche sa radio sur des baffles et lance sa musique rock à pleine puissance. Brouhaha. Les musiques se mêlent puis le temps se fige. Le rock disparaît et le déhanché de Samson se cale sur le rythme de la chanson qu’écoute Delilah. De cette scène au ralenti émane un érotisme des plus éloquents. Par la suite, jamais l’un comme l’autre n’évoquera son amour et sa reconnaissance par le biais des mots. À Thornton de contourner l’obstacle verbal pour être le plus clairvoyant possible (ce à quoi il parvient toujours merveilleusement, à hauteur de la scène précédemment décrite).

Lors de leur départ à la ville, un autre film commence. Plus amer, plus conscient, plus violent. Thornton adopte le procédé du road-movie dans tout ce qu’il a d’initiatique. Mais dans ce genre purement occidental, les aborigènes se retrouvent face à une impasse. Thornton se veut constamment au plus près de ses personnages. En résulte une identification troublante vis à vis du spectateur. Samson et Delilah, à la rue, sombrent dans le chaos, et nous avec. La mise en scène se divise, conformément aux points de vue divergents des deux personnages. Aride avec Delilah, pleinement consciente de la misère qui les accable, surréaliste avec Samson, drogué par des effluves de pétrole. Au désespoir de ces deux êtres succèdera la solitude. Au cinéaste de décider si un échappatoire est envisageable.

Quelle que soit sa finalité (qu’on s’abstiendra de révéler), Samson & Delilah témoigne d’une rare maîtrise de mise en scène pour un premier film. Nous assistons sans aucun doute à la naissance d’un grand cinéaste. L’image, parfaite, aide à l’élévation spirituelle de Samson et Delilah, deux héros à la base d’un nouveau mythe, moderne cette fois-ci.

SAMSON AND DELILAH (Australie, 2009) R., Sc., Ph. : Warwick Thornton ; Int. : Rowan McNamara (Samson), Marissa Gibson (Delilah), Mitjili Napanangka Gibson (Nana), Scott Thornton (Gonzo). Couleurs, 101mn.

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