LE DRÔLE DE NOËL DE SCROOGE de Robert ZEMECKIS (2009)

Prostré dans le fauteuil du cinéma face au générique de fin, nous n’osons pas retirer les lunettes qui nous ont permis de voir Le Drôle de Noël de Scrooge en trois dimensions. Le plastique légèrement fumé des verres suffit à dissimuler la larme que nous n’avons pu retenir à la fin de ce spectacle.  Car en ce jour funeste, nous pleurons la mort, artistique tout du moins, du très regretté Robert Zemeckis. Marchons à grande peine vers la sortie en conservant le souvenir heureux d’une époque révolue faite de lapins qui parlent, de DeLorean volantes et de boites de chocolat.

A notre grand désespoir, le drôle de Noël de Scrooge confirme nos craintes les plus profondes  et en révèle même des nouvelles. Mais avant toute chose, resituons un peu les faits. Il faut remonter en 2001 avec Seul au monde pour apprécier le dernier film live réalisé par Robert Zemeckis. Passionné d’effets spéciaux, la contribution qu’il a apportée dans ce domaine à tout un pan du cinéma n’est pas à prouver. Naturellement  Zemeckis expérimente les nouvelles techniques et nous propose en 2004 son premier vrai film d’animation, Le Pôle express, réalisé entièrement en 3D selon une méthode de captation de mouvement d’acteur en dur et censé atteindre un degré de réalisme et de perfection inégalés. Sans doute persuadé de tenir là une forme inédite ou d’ouvrir une porte sur le cinéma du futur, Zemeckis poursuit sa recherche avec la très contestable Légende de Beowulf au casting virtuel assez impressionnant. Le Drôle de Noël de Scrooge est donc l’aboutissement de cette technique, sorte de copie présentable après les premiers brouillons. Seulement voilà, le Noël de Scrooge n’a en réalité rien d’amusant.

L’histoire, nous la connaissons. Ici pas de relecture loufoque de l’œuvre de Charles Dickens, le respect de l’auteur est au moins de mise. Ebenezer Scrooge est un riche marchand de Londres dont l’insensibilité n’a d’égale que l’avarice. La veille de Noël, le vieil homme se voit hanté par son défunt associé puis par les fantômes des Noëls passés, présents et à venir qui vont tenter de lui ouvrir de nouveau le cœur grâce à la magie de la sainte fête. Si le récit est une invitation même à la création visuelle, le film de Robert Zemeckis déçoit par la fadeur de sa proposition. Le problème de fond se situe dans l’intérêt porté à la recherche de l’hyper-réalisme en matière d’animation 3D. Certes Scrooge impressionne par la qualité de ses textures et l’extrême fluidité de l’animation, mais de là naît le conflit entre les images et notre volonté de les conformer à la réalité. Il en résulte une impression assez choquante de laideur qui n’est sans doute pas justifiée. A contre sens de l’effet voulu, il s’agit bien de l’acteur qui se voit déshumanisé par son passage au virtuel. La performance du comédien semble se perdre dans l’immatérialité que suggère l’image numérique. Enfermé dans son concept, Le Drôle de Noël de Scrooge fait preuve d’une absence totale de stylisation, d’une simple proposition graphique qui apporte tout son charme aux productions Pixar. Et ce n’est pas quelques visages joufflus et un menton protubérant qui viennent ici justifier l’emploi de la 3D. D’autant que le film n’est techniquement pas dénué de défauts. Entre  les décors affreusement vides, des problèmes d’échelles récurrents, des designs très discutables et une image sans caractère, nous sommes en droit de nous demander si ce Drôle de Noël de Scrooge, quitte à exister, n’aurait pas gagné à être composé de vrais lieux et d’acteurs en chair et en os. Reste alors à aborder la liberté d’action qu’apporte cette technique à son auteur. Mais là encore le traineau s’égare.

Parti  sans espoir pour l’esthétique de ce film, la vraie déception vient malheureusement de la mise en scène de Robert Zemeckis. La malléabilité que lui permet le support se résume assez rapidement à de gigantesques mouvements de caméra relativement indigestes. La démesure constante nous empêche d’apprécier une quelconque subtilité dans la mise en relief. Pourtant quelques plans plus posés envahis par les flocons de neige nous laissent un aperçu de la poésie dont est capable Zemeckis. Celle-ci est bien vite amputée par l’agacement que suscite une narration très vaine. Que ce soit l’arrivée interminable du spectre de Marley, les rires de trente secondes ponctuant deux phrases énigmatiques du fantôme du Noël présent, ou cette poursuite grandiloquente et sans fondement dans les rues londoniennes, Zemeckis étire son film inutilement pour combler son heure et demi. La précognition de l’issue de chaque séquence pousse le spectateur à l’exaspération. La lourdeur de la mise en scène (nous avons quand même droit à un plan « E.T. » où Scrooge passe en silhouette devant la lune) enterre définitivement ce conte qui pataugeais déjà dans la mièvrerie appuyée de ses dialogues.

On constate alors que l’animation 3D n’est pas à mettre entre toutes les mains. Un auteur aussi brillant que Robert Zemeckis qui savait faire naître l’émotion la plus forte d’une simple plume portée par le vent ou d’un ballon happé par la mer, cède ici à la facilité d’une réalisation tape-à-l’œil et semble ne plus maitriser aucun de ses effets. Le film cherche sa voie, comme en témoigne l’animation mêlant parfois l’ultra-réalisme au pur cartoon sans  transition aucune ni grande cohérence, puis il finit par se perdre et entraine avec lui son spectateur incrédule face à autant d’antagonisme visuel.

Le Drôle de Noël de Scrooge souffre d’un parallèle évident avec le grand cru des films d’animation de cette année. Face aux qualités graphiques et à l’utilisation subtile du relief de Là-haut ou de Coraline, Scrooge ne fait pas le poids. La faute en partie à un réalisateur en perdition qu’on espère enfin conscient des faiblesses de sa trilogie de Noël.

De grandes espérances : voilà maintenant tout ce qu’on peut nourrir en Robert Zemeckis à qui l’on souhaite un retour aux sources salutaire…ou une visite des fantômes des réalisations passées, présentes et à venir!

A CHRISTMAS CAROL (USA, 2009) R., Sc. : Robert Zemeckis d’après l’oeuvre de Charles Dickens ; Ph. : Robert Presley ; M. : Alan Silvestri ; Int. : Jim Carrey, Steve Valentine, Daryl Sabara, Sage Ryan, Gary Oldman, Robin Wright Penn, Colin Firth, Bob Hoskins. Couleurs, 98mn.

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