BRIGHT STAR de Jane CAMPION (2010)

Il y a un mois déjà, les premiers jours de 2010 pointaient le bout de leur nez. Conformément à la tradition, les bilans annuels sont tombés. Qu’il en soit de la blogosphère ou de la critique professionnelle, tout le monde s’est prêté au jeu. Ce blog n’est évidemment pas passé au travers (pour en juger, cliquez ici et ). Mais voici que déboule le mois de février et rien n’a encore été publié sur les premiers films marquants de ce début de décennie. Pourtant, plusieurs méritent d’être mentionnés, à commencer par ce nouveau film, signé Jane Campion.

Bright Star est curieusement sorti en salles à l’heure où les cinéphiles peaufinaient leur fameux bilan. Très discuté depuis le dernier festival de Cannes, il soulève à point nommé la question fatidique (et souvent si subjective) du « qu’est ce qu’un bon film ? ». Ma définition personnelle n’est pas fixe et change régulièrement en fonction des genres, des époques voire des auteurs. Pour autant, s’il est une chose commune à tous les bons films, et qui prévaut depuis le temps du cinéma muet, c’est leur aptitude à faire émerger des émotions. Reste à débattre sur l’art et la manière qu’adoptent les metteurs en scène pour y parvenir. Certains se contentent de reproduire des codes, misant ainsi sur la qualité du scénario ou des acteurs pour parvenir à leur fin. Ces tentatives, si elles peuvent parfois advenir, sont pourtant de l’ordre de la répétition. Par conséquent, elles peinent généralement à convaincre. D’autres metteurs en scène, en revanche, cherchent systématiquement de nouveaux moyens pour raconter des histoires. Il s’agit de ceux, que mon compère et moi-même, aimons appeler sur ce blog « auteurs » ou « cinéastes ». Jane Campion est définitivement de ceux-là.

Bright Star évoque l’amour passionnel entre le poète anglais John Keats et sa voisine, la coquette Fanny Brawne, au début du 19ème siècle. Le film, ses personnages, décors et costumes constituent une galerie qui aurait pu lui permettre de se ranger derrière les succès qu’ont connus récemment les adaptations de Jane Austen et autres films d’époque (Orgueil et préjugés, The Duchess, etc.). C’est sans compter sur la personnalité qui caractérise Jane Campion qui, rappelons-le, a déjà signé plusieurs films brillants parmi lesquels Un ange à ma table et La Leçon de piano. Avant tout, Bright Star n’a rien d’un banal « biopic ». Campion adopte le point de vue du personnage féminin, Fanny Brawne, de façon à poser un regard inculte puis progressivement admiratif sur le « poète » Keats. Elle parvient ainsi à dresser un film qui fait de la poésie son sujet (un fait rare voire inédit dans l’histoire du cinéma). Les personnages se promènent au rythme des vers de Keats, émergés comme par enchantement du quotidien. Par conséquent, le film devient irrémédiablement littéraire, de par le rythme et le thème qu’il choisit d’adopter.

C’est d’ailleurs au sens le plus littéraire du terme qu’on s’engagera à qualifier Bright Star de « romantique ». Bien sûr, l’auteur John Keats justifie à lui seul la revendication de ce courant, mais Campion va plus loin. Sa mise en scène s’emploie systématiquement à refléter les extases et tourments des personnages. La nature les enveloppe en permanence : fleurs, soleil, neige, pluie, boue. Autant d’éléments qui définissent le rythme des saisons, et par extension le rythme des amants. Les éléments sont en osmose, parfaitement synchronisés à leur passion, éclatante comme jamais.

En toile de fond se déploient les thèmes fidèles à Jane Campion, et notamment ce regard d’anthropologue qu’elle promène de film en film, évitant de ce fait toute caricature. En atteste tous les personnages secondaires : la mère de Fanny, partagée entre le soucis des conventions sociales et l’acceptation du bonheur de sa fille ; Brown, le protecteur de Keats, qui lui confère tant affection qu’on l’en croirait amoureux ; ou encore la jeune Toots, témoin discret et innocent de l’amour fou qui anime sa sœur. Discrètement, hommes et animaux (chats, papillons) passent de l’extérieur à l’intérieur des habitations : aucune frontière ne sépare un monde de l’autre. Campion mêle ici ses thèmes personnels aux préceptes des romantiques. Elle porte sur son histoire un regard pictural, sublimant la moindre action. Peinture et poésie font évidemment bon ménage, qui plus est au cinéma, et c’est pourtant là que le film trouve ses détracteurs.

Nulle scène de sexe ni ironie sous-jacente. Le film de Jane Campion est franc et dénué de second degré. Bright Star serait-il pour autant un film naïf ? Ses détracteurs le disent « conventionnel» et « dépassé ». Plus que la définition d’un bon film, c’est la définition de l’art qui se trouverait alors remis en cause. Car pour sûr, les oeuvres qui prouvent que le cinéma mérite sa place en tant que 7ème art sont de cette trempe. Bright Star est un film où le terme de « beauté » prend tout son sens, qu’il en soit de sa plastique, comme de son discours ou de son fond moral. Campion ose parler d’amour au sens le plus pur du terme. Bien loin de trouver le film naïf, il m’apparait courageux et beau. Ainsi, à ceux qui se tourmentent encore sur la définition du « bon film », je conseille Bright Star. Personnellement, j’y ai trouvé la réponse à toutes ces interrogations.

BRIGHT STAR (Royaume-Uni, Australie, Fr., 2009) R., Sc. : Jane Campion ; Ph. : Greig Fraser ; M. : Mark Bradshaw ; Int. : Ben Whishaw (John Keats), Abbie Cornish (Fanny Brawne), Kerry Fox (Mrs. Brawne), Paul Schneider (Charles Brown), Edie Martin (Toots), Thomas Sangster (Samuel). Couleurs, 119mn.

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4 commentaires sur “BRIGHT STAR de Jane CAMPION (2010)”

  1. Déjà amplement couvert et encensé par Vincent, je me permet néanmoins d’insister sur l’extrême sensibilité de cette oeuvre de Jane Campion. Le film ne fait pas que traiter de poésie romantique, il est en soi une poésie. Une scène donne a elle seule la clef du film. Mlle Brawne en quête d’instruction demande à Keats de l’ouvrir à l’art de la poésie. Keats répond que la poésie ne s’explique pas, qu’il est inutile d’essayer de la comprendre. C’est une expérience des sens, il faut se laisser enivrer par elle. Bright Star est assurément de la même nature. Le ton, la lumière, les couleurs, le rythme comme autant de rimes et de redondances apposent un lyrisme constant au film. Ajoutons à cela une très belle musique et vous aurez un aperçu de la qualité artistique et plastique dont parle mon collègue. J’appuie également sur l’importance donnée à la nature dans Bright Star. Plus encore qu’englober leur histoire d’amour, les saisons dictent réellement leurs destinés. Les amants l’acceptent avec évidence et livrent même leur passion à la nature. Ainsi le film de Jane Campion n’est pas sans rappeler les oeuvres de Terrence Malick qui s’expriment sur les même fondements. Et ça, venant de ma part et lorsqu’on connait mon admiration pour Malick, ce n’est pas peu dire.
    Ne nous leurrons pas comme a pu l’être le jury du festival de Cannes 2009, le prix de la mise en scène cette année là, revenait belle et bien à Jane Campion…C’est prétentieux mais j’ose l’affirmer.

  2. Quelle magnifique mise en page de ce site que je découvre avec plaisir grâce au panoptique.

    Bravo

  3. Merci beaucoup. N’hésitez pas à nous rendre visite régulièrement car même si nos articles se font plus rares ces derniers mois, nous n’en sommes pas moins actifs. Pour preuve, notre nouveau support podcast Kaboom, une table ronde critique que vous retrouverez ici même environ toutes les quinzaines!
    Par ailleurs, votre site « le passeur critique » fait lui aussi preuve d’une belle élégance. Bonne continuation!

  4. bonjour , en quoi le personnage principal de ce film correspond t-il au caractéristique du poète romantique ?


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