MR NOBODY de Jaco VAN DORMAEL (2010)

Il faut revenir en 1996 pour avoir le souvenir d’un film en salle du cinéaste belge Jaco Van Dormael. Quatorze années séparent Le Huitième jour de Mr Nobody, son troisième long métrage. La question sur toutes les lèvres est de savoir si l’événement est à la hauteur de l’attente. Et la réponse à cela est loin d’être évidente. En effet, une fois n’est pas coutume, le film divise au sein de notre petite rédaction. Avocat du diable au procès de Mr Nobody, il ne tient qu’à moi de lui rendre les honneurs qui lui sont dus tout en essayant de comprendre les raisons de sa condamnation.

Il faut dire que le scénario de Jaco Van Dormael est des plus ambitieux. Nemo, incarné principalement par Jared Leto, est confronté dans son jeune âge à un choix impossible : partir avec sa mère ou rester vivre avec son père. De ce choix dépend une multitude de destins. Alors Nemo, incapable de se décider, va tous les vivre. Pour nous livrer sa réflexion, l’auteur angle son histoire sur les différentes passions amoureuses de son héros. A travers elles, Van Dormael porte un regard sur les choses de la vie, les petits instants qui forment un grand tout, les choix et les regrets. Nemo, lui, ne regrette rien car il expérimente toutes les possibilités qui s’offrent à lui. Une vie rêvée finalement. C’est bien ce que tente de nous proposer le réalisateur ; une divagation constante de son personnage principal. Dès son introduction, Mr Nobody se complait dans la déstructure. Passant d’une vie à l’autre, sans souci d’une quelconque chronologie, Jaco Van Dormael assemble son puzzle et nous apporte peu à peu les clefs de son récit. Parfois fondées sur des éléments scientifiques, parfois totalement oniriques, les explications sont soumises à toutes les excentricités. Le réalisateur joue avec les genres et emprunte à tous les codes visuels.

Seulement, pour voler haut, il semblerait que Van Dormael doive se brûler les ailes. Pour quelques spectateurs, le pas de trop est franchi et le sentiment acerbe de se trouver face à une compilation de tout ce qui s’est fait en publicité, clip ou scénario ces dix dernières années amène le film au bord de la médiocrité par sa prétendue absence d’innovation. La vérité est que Mr Nobody est une œuvre résolument naïve. Pourtant ici rien d’inhabituel dans le cinéma Van Dormael. Le Huitième jour et Toto le héros avaient su faire de leur candeur une force. Au cœur des obsessions de leur auteur, l’innocence et la simplicité des choses propulsaient ces deux films vers des élans poétiques des plus touchants. Mr Nobody n’a en soi qu’une différence vraisemblablement majeure ; sa démesure et sa complexité lui font perdre de sa fraicheur. Tout comme son récit, la réalisation suit toute les directions. C’est pourtant là tout l’enjeu du film : tenir sur un seul fil en suivant toute les pistes. Il faut alors se laisser transporter, se prêter à un jeu qui ne répond à aucune règle. Jaco Van Dormael se lance dans l’exercice de la créativité constante au risque de parfois ne pas séduire par ses idées. Pourtant les transitions sont soignées et lient méthodiquement les destins entre eux jusqu’à insuffler une réelle fascination pour le processus de narration. Le cinéaste témoigne également d’une grande sensibilité dans ses cadres. Sa mise en scène capte avec passion ces instants de vie, magnifie les moindres gestes et s’emploie à nous faire accepter le propos que chaque moment mérite d’être vécu. De ce point de vue, Mr Nobody est à la hauteur de son ambition.

Mais à trop vouloir proposer, le film se perd dans sa démesure. Rythmé par le goût et les couleurs de son spectateur, Mr Nobody passe à coté des envolées lyriques qu’il pourrait générer. Jaco Van Dormael partage une réflexion ouvertement vaine sur le temps et la destinée amoureuse, dont l’illustration naïve est autant capable d’agacer que de captiver. Dans la lignée d’un Donnie Darko de Richard Kelly, l’auteur allie science-fiction, humour et film d’adolescents sur fond de physique cantique. La différence réside dans le lâcher prise auquel s’adonne le réalisateur. De ce fait, Jaco Van Dormael ne parvient pas à créer l’œuvre universelle dont sans doute il rêvait. Tourbillon passionnant et émouvant pour les uns, spectacle égocentrique et non maitrisé pour les autres, la qualité de Mr Nobody semble plus qu’aucun autre film intimement liée au regard de son spectateur et à l’affection qu’on souhaite lui apporter.

MR. NOBODY (Can., Belg., Fr. All., 2009) R., Sc. : Jaco van Dormael ; Ph. : Christophe Beaucarne ; M. : Pierre van Dormael ; Int. : Jared Leto (Nemo Nobody), Diane Kruger (Anna), Sarah Polley (Elise), Linh Dan Pham (Jean), Rhys Ifans (le père de Nemo), Natasha Little (la mère de Nemo). Couleurs, 138mn.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :