GAINSBOURG, VIE HÉROÏQUE de Joann SFAR (2010)

Il y a un mois environ, un film français faisait le buzz. Un tel engouement n’est pas si rare dans notre petit hexagone dans la mesure où il se reproduit environ une fois par an. La raison est toujours la même : on a enfin osé donner un gros budget à un véritable « auteur » de cinéma ! Après les abonnés de la même branche que sont Jeunet, Dahan ou encore Richet, pour cette noble année 2010 l’heureux élu sera… Joann Sfar ! Et, allons-y carrément, Gainsbourg, vie héroïque marquera sa première expérience en matière de cinéma. Curieux privilège. Pour un novice, le bonhomme n’a pas manqué de soutien !

Sa qualification d’ « artiste », il la doit à son passé d’auteur de BD, et en particulier à la série Le Chat du rabbin dont l’adaptation filmique a déjà une date de sortie pour juin prochain. Oui, 2010 est bien l’année de tous les espoirs pour Joann Sfar. Pour autant, son adaptation de la vie de Gainsbourg est-elle aussi réussie qu’on le dit ?

Vous l’aurez deviné sans mal, le film n’est rien de moins qu’une évocation de la vie du poète controversé Serge Gainsbourg (Eric Elmosnino), de son enfance en temps de guerre où il porte l’étoile jaune à ses multiples passions contrariées.

Sfar sait qu’il doit prendre ses distances avec les conventions du genre qu’il a voulu embrasser. En France, le biopic est mal aimé, c’est bien connu, surtout depuis que Dahan en a exploré les limites avec sa Môme. Fort heureusement, notre réalisateur bien-aimé n’a peur de rien. Tentant le tout pour le tout, il exploite à bon escient l’esprit « bande dessinée » qui le caractérise. Idée géniale: le doppelgänger Gainsbarre sera représenté sous les traits d’une marionnette fantôme que seul le chanteur pourra voir. Les multiples apparitions de cette caricature, aussi élégante qu’effrayante, permettent au film de s’extirper de tout réalisme et d’adopter ainsi le genre du conte. Un effet particulièrement jubilatoire, surtout lorsque la musique est de la partie. À l’image de la javanaise, introduite par un chat parlant puis interprétée au piano par le double maléfique de l’artiste tandis que l’original emboîte le pas à la sensuelle Juliette Gréco (Anna Mouglalis).

Pour autant, si Sfar parvient à faire éclore quelques beaux moments de fantaisie, son film traîne quelque peu la patte dans son ensemble. Le genre le rattrape fatalement, et ce malgré l’axe très ciblé auquel il se tient (en l’occurrence : comment le repoussant Gainsbourg a t-il réussi à mettre dans son lit les plus belles femmes de France ?). Comme dans tout biopic, le jeu du « qui-est-qui » est de la partie, manière à ce chaque spectateur puisse se prononcer sur les meilleurs candidats à l’exercice du mimétisme. Yolande Moreau/Fréhel, Philippe Katerine/Boris Vian ou encore Sara Forestier/France Gall se retrouvent ainsi écrasés dans les sondages par la Bardot de Laetitia Casta dont l’indécente sensualité transcende chacune des apparitions.

Le film connaît donc des hauts, mais également des bas. Sfar ne parvient pas à maintenir une réelle homogénéité. À partir de la rencontre avec Jane Birkin (Lucy Gordon), le film se noie dans les conventions. Toute fantaisie s’évapore, ne reste alors que les images blafardes d’un magazine aux photos glacées. La loque du chanteur s’éteint ainsi, sur fond de Marseillaise. Non, Gainsbourg, vie héroïque n’est pas à la hauteur du buzz critique qu’il a suscité. Néanmoins, n’oublions pas qu’il s’agit là d’un premier film. Si Sfar n’a pas su tirer tout le profit de son histoire et de son beau personnage, il mérite toutefois les encouragements pour s’être lancé avec péril dans la gueule du genre le plus bâtard du moment. Du courage, il en fallait.

GAINSBOURG (VIE HÉROÏQUE) (Fr., USA, 2010) R., Sc. : Joann Sfar d’après sa propre bande dessinée ; Ph. : Guillaume Schiffman ; M. : Olivier Daviaud ; Int. : Eric Elmosnino (Serge Gainsbourg), Lucy Gordon (Jane Birkin), Laetitia Casta (Brigitte Bardot), Doug Jones (La Gueule), Anna Mouglalis (Juliette Gréco), Mylène Jampanoï (Bambou), Sara Forestier (France Gall), Kacey Mottet Klein (Lucien Ginsburg), Razvan Vasilescu (Joseph Ginsburg), Philippe Katerine (Boris Vian), Dinara Drukarova (Olga Ginsburg), Yolande Moreau (Fréhel), Claude Chabrol (Le producteur), François Morel (Le directeur de l’internat), Joann Sfar (Georges Brassens). Couleurs, 130mn.

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2 commentaires sur “GAINSBOURG, VIE HÉROÏQUE de Joann SFAR (2010)”

  1. Bonne analyse ( comme d’hab ! ) mais je te trouve un peu dur, même si j’ai également trouvé la fin moins originale, un peu « bâclée » même ( surtout à partir de la rencontre avec Bambou ). L’ensemble m’a laissé l’impression très forte d’être entrée dans un véritable univers, et un mois après la séance, j’y repense encore avec bonheur. Malgré les défauts.

    Et merci encore pour votre blog (je suis une amie de Nicolas), je me régale à chaque critique.

  2. Merci Stéphanie pour ton gentil commentaire ! J’avoue que « Gainsbourg » m’a quelque peu laissé sur ma faim. Si le film arrive à séduire par son originalité dans sa première heure, il se codifie fatalement dans la seconde… Et quelle mauvaise sensation que celle de s’ennuyer au cinéma ! Relativisons tout de même : dans la flopée bouffie des productions françaises, « Gainsbourg » s’en sort mieux que beaucoup d’autres. Je comprends donc aisément qu’on puisse y accrocher. En tout cas, ravi que tu fasses partie de nos fidèles lecteurs ! À très bientôt…


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