Et pendant ce temps-là, le cinéma français…

Ce soir aura lieu la cérémonie des César. À cette occasion (où plutôt est-ce un prétexte), Éclats d’images vous propose son premier article-bilan sur le cinéma français. Il est vrai, notre blog ne fait pas vraiment la part belle aux créations de l’hexagone. De temps en temps, quelques cas isolés méritent d’être soulignés voire même adulés (c’est le cas d’Un Prophète dont on espère qu’il raflera tous les prix ce soir) ; mais la masse générale s’avère généralement désespérante, à tel point qu’on en oublie de les chroniquer sur ces pages. Contrairement à ce que vous auriez pu penser, détrompez-vous, nous continuons (ou plutôt JE continue) à voir la plupart des films français en salle. Histoire de partager mon sentiment général, voici donc un petit bilan de santé de notre cinéma national…

S’ils se sont souvent acharnés à nous prouver le contraire, la critique et le cinéma français s’entendent pourtant (pardonnez-moi l’expression) comme cul et chemise. De fait, les quatre films que je vais évoquer ont été relativement encensés par la presse professionnelle. Était-ce justifié ?

Parmi ces quatre réalisateurs, deux ont déjà été consacrés par le passé, à Cannes, aux César ou ailleurs. François Ozon (Sous le sable, 8 femmes, Ricky) et Tony Gatlif (Gadjo Dilo, Exils, Transylvania) ont en effet décliné des styles et surtout des thèmes qui désormais les caractérise. François Ozon, pour commencer, est le prototype du cinéaste sorti tout droit de la Fémis (école nationale des métiers du cinéma). Sa grammaire, il la connaît par cœur. En l’occurrence, il est apte à mener sa barque où bon lui semble. Son film précédent, Ricky, l’histoire d’un bébé ailé, nous avait enchanté. Dans un climat de détresse sociale, Ozon faisait intervenir le fantastique. Une audace rare qui laissait espérer le meilleur quant à la suite de sa carrière. Le Refuge n’est malheureusement pas du même acabit. Ozon promène sa caméra autour du ventre de Mousse (Isabelle Carré), ancienne junkie enceinte rescapée d’une overdose, contrairement à son petit copain Louis (Melvil Poupaud). Peu après les funérailles, elle s’évade dans son refuge au pays Basque en compagnie de Paul (Louis-Ronan Choisy), le frère de Louis.

Ozon est un cinéaste à deux facettes. Si parfois il ose prendre des risques en explorant des terrains inconnus (8 femmes, Angel, Ricky), il lui arrive de se reposer sur ses lauriers en pratiquant le fameux « réalisme psychologique » qui participe tant au stéréotype du film à la française, aussi intellectuel (et par conséquent pompeux) soit-il. Le Refuge est dans cette veine, comme l’étaient avant lui 5×2 et Le Temps qui reste. De fait, il ne présente rien de bien affriolant. Quelques belles images nous sauvent de l’ennui profond. C’est un tout petit film. Un tout petit Ozon. Passons notre chemin.

Pour autant, n’en croyez rien, le « réalisme psychologique » ne constitue pas en soi le seul stéréotype qui colle aux basques du cinéma français. Au delà du genre, voire de l’histoire, les films pèchent régulièrement sur leur scénario. Impréci, épar, inconsistant, incohérent : autant d’adjectifs adéquats à celui de Liberté. Tony Gatlif est au cinéma le représentant de la communauté tsigane. Cette fois, il nous plonge dans la France de Vichy et revient sur le traitement que l’on infligeait aux gens du voyage à cette époque. Le fond est noble et par conséquent indiscutable. La structure de l’histoire, en revanche, est des plus abstraites. Gatlif change régulièrement de personnage principal, du petit garçon au maire du village, puis de l’instit au gitan excentrique. Bref, nous passons continuellement du coq à l’âne sans comprendre où se situe l’enjeu du film. Cerise sur le gâteau : quelques scènes dites « de reconstitution », sans rapport aucun avec l’histoire émergent de ci de là sans avoir d’autre intérêt que de montrer le mode de comportement des gitans à ladite époque. Dans une structure de fiction aussi brouillonne, autant dire que l’apparition de telles scènes relèvent du ridicule (au moins, on rigole un peu). Difficile de comprendre comment un film au squelette si fragile a pu se monter. Le choix des interprètes principaux n’était pas non plus des plus judicieux, le duo Marc Lavoine – Marie-Josée Croze prétendant sérieusement à la palme du pire couple d’acteurs qu’on ait pu voir à l’écran. Seul rescapé de l’histoire, l’acteur de théâtre James Thiérrée, particulièrement brillant, qu’on aurait préféré découvrir dans d’autres circonstances.

S’ils ont beau avoir été consacrés par le passé, force est de constater qu’Ozon ou Gatlif ont peine, si ce n’est à renforcer leurs lignes de forces, du moins à se renouveler. D’où l’intérêt de partir à la découverte de nouveaux talents.

À commencer par l’actrice Valérie Donzelli qui signe avec La Reine des pommes son premier long-métrage. Soit l’histoire d’Adèle, pauvre fille qui plaquée par son copain, s’efforce d’aller voir ailleurs. Le pitch est d’une simplicité désarmante, au même titre que le budget qu’on a bien voulu accorder au film. Dans le genre « dandy », Donzelli s’avère nettement plus inspirée qu’un Emmanuel Mouret. Malgré le peu de moyen (et le modèle de caméra, a priori dépassé) dont elle dispose, la jeune femme s’efforce en tout et pour tout de proposer une mise en scène originale. On rit beaucoup devant La Reine des pommes. Si les qualités techniques du film pourraient mettre en doute sa qualification en matière de « cinéma », la fraicheur ambiante et l’efficacité de narration qui se maintiennent de bout en bout rattrapent le coup. Il n’y a plus qu’à souhaiter à Donzelli de meilleurs moyens pour nous narrer la suite des mésaventures d’Adèle.

Entre psychologies pompeuses, scénarii désastreux et budgets minables, difficile de trouver son compte en tant que spectateur devant un film français. Pourtant, il est des productions qui arrivent à surprendre alors qu’on n’en attendait rien. Une exécution ordinaire, réalisé par Marc Dugain d’après son propre roman est de celles-là. Passer derrière Michel Houellebecq, Bernard-Henry Levi ou encore Philippe Claudel n’est pas chose aisée lorsqu’on est un écrivain qui décide de se lancer en cinéma. En effet, les performances des auteurs précédemment cités sont loin d’avoir généré un quelconque enthousiasme. L’handicap de Marc Dugain est donc conséquent, d’autant plus que son histoire se passe en Russie à l’automne 1952 et que la langue choisie pour le film est le français. Une jeune urologue ayant des dons de magnétisme (Marina Hands) se trouve menée auprès de Staline (André Dussollier), afin de soulager ses peines. Les rapports entre la jeune femme et le dictateur doivent rester secrets. Par conséquent, elle se trouve dans l’obligation de rompre avec son mari (Edouard Baer).

Dugain réalise contre toute attente une prouesse. Celle, d’abord, de réussir à nous faire oublier que les acteurs sont français. Sa mise en scène s’applique à souligner la terreur ambiante qui plane en Russie à cette époque. Qu’il en soit du concierge de l’immeuble ou du supérieur à l’hôpital, chaque être est capable de dénonciation auprès des autorités. Le but de tout citoyen : se faire le plus discret possible. Surtout, ne faire d’ombre à personne. Plongés dans cette atmosphère oppressante, nous ne nous soucions plus de l’identité des acteurs. L’efficacité est telle que deux minutes après l’apparition de Staline, nous oublions que sous ses traits se cache le camarade Dussollier (juste parfait).

Le film traite des derniers jours du dictateur, et sous cet angle, tente de décrypter le personnage. Dussollier en fait un être noble, terrifiant et fascinant à la fois. Comme le souligne le personnage de Marina Hands, il est seul à comprendre la logique de fonctionnement de la Russie à cette époque. Dugain montre, notamment à travers plusieurs images d’archive, combien le peuple aimait son tyran et croyait en lui. Une exécution ordinaire est fascinant en ce qu’il  soulève une parcelle complexe de l’histoire russe et tente de comprendre son peuple torturé. Tout cela au cœur d’une intrigue à couper le souffle, parsemée de vives tensions. Nous tenons là un vrai point de vue d’auteur, comparable à ce que fit Sokurov, cinéaste russe, dans son chef d’oeuvre Le Soleil qui lui décryptait un autre tyran politique : l’empereur Hiro Hito. De la France à la Russie, puis de la Russie au Japon, il n’y a qu’un pas. La preuve de l’universalité, même au sens politique, dont est empreint le cinéma.

Bravant tous les a priori possibles, Une exécution ordinaire est bel et bien le film français du moment. Sorti aux premiers jours de février, je vous souhaite de trouver près de chez vous un exploitant qui le diffuse encore. Les preuves sont rares – ne les manquons pas – comme quoi le cinéma français dispose encore de quelques perles. Gardons espoir.

LE REFUGE (Fr., 2010) R. : François Ozon ; Sc. : F. Ozon, Mathieu Hippeau ; Ph. : Mathias Raaflaub ; M. : Louis-Ronan Choisy ; Int. : Isabelle Carré (Mousse), Louis-Ronan Choisy (Paul), Pierre Louis-Calixte (Serge), Melvil Poupaud (Louis), Claire Vernet (La Mère). Couleurs, 88mn.

LIBERTÉ (Fr., 2010) R., Sc. : Tony Gatlif ; Ph. : Julien Hirsch ; M. : Delphine Mantoulet ; Int. : Marc Lavoine (Théodore), Marie-Josée Croze (Mlle Lundi), James Thiérrée (Taloche), Mathias La Liberté (P’tit Claude), Carlo Brandt (Pierre Pentecôte), Rufus (Fernand). Couleurs, 111mn.

LA REINE DES POMMES (Fr., 2010) R., Sc., M. : Valérie Donzelli ; Ph. : Céline Bozon, Claire Mathon ; Int. : Valérie Donzelli (Adèle), Jérémie Elkaïm (Mathieu / Pierre / Paul / Jacques), Béatrice De Staël (Rachel), Laure Marsac (La Femme au téléphone). Couleurs, 84mn.

UNE EXÉCUTION ORDINAIRE (Fr., 2010) R., Sc. : Marc Dugain d’après son propre roman ; Ph. : Yves Angelo ; Int. : André Dussollier (Joseph Staline), Marina Hands (Anna), Edouard Baer (Vassili), Denis Podalydès (Le concierge), Tom Novembre (Le directeur de l’hôpital), Grégory Gadebois (Le chef de service). Couleurs, 105mn.

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Un commentaire sur “Et pendant ce temps-là, le cinéma français…”

  1. C’est quoi ce « JE continue »!?!
    Même s’il est vrai que le film français me fait que très occasionnellement me déplacer, je revendique quand même les chroniques de « La Horde » et « Océans » qui reste des productions hexagonales…Bon d’accord c’est particulier, mais moi aussi j’ai subi « Fais-moi plaisir! » et « Qu’un seul tienne et les autres suivront » ou encore « la fille du RER », n’est-ce pas tout aussi méritant?
    Blague à part, bel article pour lequel, tu le sais, je partage tout à fait cette analyse de fond sur le cinéma français. Quitte même parfois à être plus radical. Surtout lorsque des œuvres comme « un prophète » que tu cites, nous prouve que l’alternative est tout à fait possible et que la médiocrité n’est pas une fatalité.


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