ALICE AU PAYS DES MERVEILLES de Tim BURTON (2010)

Le monde de la cinéphilie se divise en trois groupes. Ceux qui n’ont jamais vraiment cru en Tim Burton mais le considèrent néanmoins grâce à Ed Wood, son film le plus classique et le plus introspectif. Ceux qui lui ont voué un culte jusqu’à la catastrophe Planète des singes et ne s’en sont depuis jamais remis. Et enfin ceux qui n’ont vu en ce même film qu’un caillou dans une chaussure et continuent envers et contre tout à clamer haut et fort que Burton demeure l’un des plus grands cinéastes de sa génération. Je fais moi-même partie de cette dernière catégorie.

Tim Burton s’était déjà plongé dans la littérature enfantine en adaptant en 2005 Charlie et la chocolaterie. Alice au pays des merveilles en est l’exact opposé si tant est que l’on puisse mettre dos à dos Roald Dahl et Lewis Caroll. Charlie était prétexte à un univers rose bonbon, baigné de chansons acidulées et de préceptes moralisateurs. C’est certainement cette facette de Burton qui rassura les dirigeants de chez Disney au point de lui confier la réalisation d’Alice au pays des merveilles. Le résultat est alors bien plus sombre que ce à quoi l’on pouvait s’attendre ; dans la lignée, donc, des grandes œuvres du cinéaste telles qu’Edward aux mains d’argent, Sleepy Hollow ou encore Sweeney Todd.

Le film n’est en rien un remake du Disney du même nom sorti en 1951 où l’héroïne était encore une enfant. L’histoire se passe une bonne douzaine d’années plus tard. Alice (Mia Wasikowska) a donc perdu toute candeur et arbore désormais la plastique d’une jeune femme. Poussée par ses proches à se fiancer à un aristocrate, elle s’évade de la cérémonie pour revenir dans le monde enchanteur de son enfance où la Reine Rouge (Helena Bonham Carter) fait régner une terreur sans nom. Encouragée par les habitants du pays des merveilles dont le fameux chapelier fou (Johnny Depp), Alice s’engagera aux côtés de la Reine Blanche (Anne Hathaway) afin que le bien triomphe du mal.

De par ses thèmes et sa structure, le roman de Lewis Caroll était propice aux adaptations les plus saugrenues. Burton en a fait un conte macabre, structuré par un scénario plus ou moins classique de « cause à effet » et prétexte à multiplier les situations cocasses entre personnages variés. Au cœur du récit repose les thèmes fétiches du cinéaste. Où s’arrête la raison ? Où commence la folie ? Deux interrogations qui planent sur Burton dont le cinéma invite à considérer les incompris (raison pour laquelle il est à ce jour le réalisateur le plus apprécié des adolescents).  Or, le monde d’Alice est peuplé de personnages loufoques dénués de toute raison. Notre héroïne a t-elle trouvé sa place au milieu de tous ces rebuts de société ? La solution miracle pour échapper au conformisme serait donc de se cacher dans le terrier du lapin blanc ? Burton fait de l’aventure d’Alice rien de moins qu’un conte philosophique. L’enfant devenue adulte doit désormais faire face aux aléas de la vie. En ce sens, Burton reste greffé à la génération des enfants de 90, soit celle qui a vu naître son cinéma.

Au menu, donc, des situations rocambolesques quelquefois justifiées, d’autres fois insoupçonnées. Lewis Caroll oblige, toute logique s’en trouve quasi déconvenue : l’occasion rêvée pour un cinéaste tel que Burton à laisser libre cours à son esprit ! De fait, la direction artistique d’Alice fait honneur à l’imaginaire sans limite de son créateur : les décors de contes (particulièrement mis en valeur par la 3D) baignent dans une joyeuse noirceur. Burton confirme qu’il est bel et bien le maître des oxymores réussis. Pour preuve : cet équilibre inattendu né de l’association entre féérie et art gothique. Ses comédiens attitrés s’immergent avec aisance dans la folie ambiante, sans qu’aucun ne tire la couverture à soi. Johnny Depp, éternel reclus, est aussi jubilatoire qu’émouvant en chapelier toqué, de même qu’Alan Rickman, dont la seule voix suffit à transcender son personnage de chenille. Mais la plus bluffante reste Helena Bonham-Carter. En Reine Rouge, affublée d’un crane proéminent, elle personnifie brillamment la méchanceté gratuite, jubilatoire car injustifiée.

Alice au pays des merveilles permet au héros burtonien de passer de l’autre côté du miroir. Edward aux mains d’argent était un monstre en immersion dans une société normalisée. Alice, à l’inverse, vient d’une société dite « normale » et plonge dans un monde peuplé de freaks*. Nul doute que Lewis Caroll et Tim Burton se seraient bien entendus s’ils avaient vécus à la même époque. Le temps d’un film s’opère une rencontre fusionnelle, la folie de l’un enrichissant abondamment celle de l’autre. De quoi sortir d’une salle de cinéma avec un sourire aussi grand que celui d’un Cheshire Cat…

*freak : monstre


ALICE IN WONDERLAND (USA, 2010) R. : Tim Burton ; Sc. : Linda Woolverton d’après l’oeuvre de Lewis Caroll ; Ph. : Dariusz Wolski ; M. : Danny Elfman ; Int. : Mia Wasikowska (Alice), Johnny Depp (Le Chapelier Fou), Helena Bonham Carter (La Reine Rouge), Anne Hathaway (La Reine Blanche), Crispin Glover (Le Valet de Coeur), Matt Lucas (Tweedledee / Tweedledum) ; Vx : Stephen Fry (Cheshire Cat), Michael Sheen (Le Lapin blanc), Alan Rickman (La Chenille bleue). Couleurs, 108mn.

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